Le blabla avant le sujet :

Ça fait un moment que cet article est en préparation. Que je rature et que j'abandonne en me disant que ça ne vaut pas le coup.

Tout ça, c'était avant que vous soyez bien plus nombreux à venir ici.

Je pense que c'est important d'écrire mon témoignage ici. Parce que justement, vous êtes nombreux, et que ça peut parler à quelqu'un. Pour certains, ce qui suit va être du pur pathos, désolée. Mais tu sais, qu'est ce que tu peux bien attendre d'une meuf qui écoute du Simple Plan en portant des sweat à capuches? #Emo4Life

Si ce que je vais dire résonne en toi, si n'importe quelle ligne te rappelle des situations que tu connais, écoute bien ce que je vais te dire :

Sauve toi.

Et oui, je prends les deux sens du verbe exprès.

Tu es beaucoup, beaucoup trop important(e) et le monde à désespérément besoin de toi.

Desespérement.

Et moi, même si on ne se connait pas, je t'aime déjà.

 

 

Les relations toxiques, et comment se sauver

 

 

Le 27 mai 2015

 

Mon amour

 

Tu as 19 ans, nous sommes en 2006 et tu dois être en train de te promener en corset et en sarouel dans les couloirs de ton IUT. Tu dois avoir les cheveux roses, des chaussures avec des chats, et pas la moindre idée de ce que tu fais là. Tu viens de rencontrer ce garçon à la machine à café de l'entrée. Ta pièce ne passait pas, il t'en a offert une et vous avez discuté.

Après ça, vous allez vivre de jolies années en couple. Il va t'aider à grandir, il va t'aider à évoluer. Tu lui dois une partie de l'adulte que tu es. Vous aurez de très beaux souvenirs, tous les deux. Sept ans, ce n'est pas rien dans une vie. Vous allez vivre ensemble, affronter toutes les épreuves, et évoquer en deux langues mariage et noms des enfants.

 

Mais.

 

Je suis tellement, tellement désolée.

En 2014, il t'aura tellement bousillée que tu vas faillir y passer.

 

Et le pire, dans tout ça?

Tu le sais déjà, tout ce que je vais te dire.

C'est la suite logique, quand on se met en couple avec quelqu'un qu'on essaie de sauver. Le truc le plus commun du monde. Tu sais, tout ce qu'on te met dans la tête quand tu es une petite fille. Sois gentille, sois douce, sois tendre, écoute l'autre et aide le. On t'apprend la compassion, on te la greffe directement dans tes putains de veines. Et on ne te donne aucune arme pour te battre contre la violence, contre la tienne et celles des autres. Pretties petites martyres, victimes et bourreaux de leurs propres sorts.

On ne sauve pas quelqu'un de ses propres schémas destructeurs. On aide à les adoucir, on aide à les maintenir. Et un jour, comme tout le reste, ils te dévorent à toi aussi. Quand les choses vont commencer sérieusement à déraper, c'est l'une des premières pensées que tu vas avoir : C'est mon tour, maintenant. Il va me détruire, à moi aussi.

Crois moi, je t'aime de tout mon coeur. Mais crois moi, j'ai toujours du mal à te pardonner pour ça.

Il y aura de l'amour, dans ton couple. Il y en a toujours, quoi qu'il arrive. Mais il y a d'autres enjeux. Parfois, c'est de l'amour au début, et ça devient une lutte de pouvoir ensuite. C'est bien ça, le problème. Tu peux crever d'amour pour quelqu'un qui ne sera jamais fier de ce que tu es.

Je ne peux pas lire ce que tu écris, tu fais trop de fautes.Tu es belle mais tu serais plus belle si tu étais plus mince. Tu seras plus belle quand. Tu seras mieux quand. Tu seras plus aimée quand. Tu fais passer tes études avant moi. Tu fais passer ton travail avant moi. Tu penses trop à tes amis, et ils ne sont pas assez bien pour toi. Et tu les fais passer avant moi.

Moi.

Moi.

Moi.

 

Le problème avec les relations toxiques, c'est qu'elles te prennent une partie de toi tout le temps.

Le problème avec les relations toxiques, c'est qu'elles te bouffent tout entière quand tu veux y mettre fin.

Durant tes études, tu vas etudier le principe de perdre la face chez Goffman. L'idée que chaque individu ne puisse se manifester qu'à travers un rôle, et que leur face, leur image qu'ils mettent en jeu lors des interactions, est la chose la plus importante à avoir. Et à ne pas perdre, surtout. Mais t'écoutais pas trop, à l'époque. T'inquiète, ça te reviendra assez vite, le visage collant de larmes et de morve englué dans tes mains.

T'avais qu'à mieux écouter à l'école, petite.

Je continue.

Un jour, longtemps après 2006, tu vas avoir une intuition. Un truc dans ta poitrine, un truc que tu n'expliques pas, qui va te dire d'aller fouiller dans ses mails. Ce que tu vas y trouver va te laisser par terre. Physiquement par terre. Une histoire de tromperie, à très très grande échelle. Rien que du très banal, en somme. Dans ton téléphone, il y aura des voix qui te crieront de t'enfuir. Mais tu ne vas pas les écouter, parce que tu sais mieux qu'eux. Tu connais mieux ton couple, tu connais mieux ton mec, tu sais mieux que tout le monde ce que tu dois faire. Tes études le prouvent, tu es l'une des plus intelligentes personne que tu connaisses. Tu sais ce que tu fais. Tu sais mieux que tout le monde, toi.

Evidemment.

Welcome in hell, darling.

Ecoute moi très attentivement, je vais t'expliquer comment survivre.

Tu vas le confronter. Et c'est là qu'intervient l'histoire de perdre la face.

Tu vas remettre en cause une relation toxique sans penser à prendre un bouclier.

Tu vas demander des explications à la personne que tu aimes le plus au monde. Et comme justement, c'est celui que tu aimes aveuglement, rien ne sera objectif. Et tout ce qu'il te dira sera tordu, et toi, tu ne verras rien. La tête dans son épaule, ses bras autour de toi, il va t'expliquer pourquoi. Que s'il te trompe, c'est parce que tu consacrais trop de temps à tes études. Que tu ne faisais plus attention à ton apparence. Que tu avais grossi. Qu'il était désolé de te faire du mal, mais que qu'est ce qu'il pouvait faire quand tu faisais aussi peu attention à lui et qu'il en souffrait tellement?

Que tout ça, c'était de ta faute.

L'amour et la culpabilité ma puce. C'est comme ça que ça marche. Je t'aime mais c'est toi qui fais tout foirer. Je t'aime mais tu m'obliges à avoir ce comportement avec toi. Je t'aime mais tu te comportes tellement mal que je suis obligé de te faire ça.

A partir de là, tu vas être à genoux. Une partie du travail est déjà fait. Le choc est tellement brutal que tu n'auras même pas l'idée de te relever.

Bien.

Deuxième étape.

Le renversement de la normalité.

L'une des normes standards dans un couple, c'est de se jurer fidelité. Mais si la norme est déjà biaisée, alors pourquoi ne pas en profiter? On se retrouve dans une autre réalité, où chacun des participants accepte un schéma qui devient de plus en plus malsain.

Chérie, tu seras déjà tellement par terre qu'il sera très facile de te faire croire que les bons comportement se méritent.

Que pour que l'autre arrête de te faire du mal, il faudra te montrer d'une perfection absolue. Perdre du poids. Etre gentille. Etre serviable. Accepter de faire partie d'un harem. Arreter de te plaindre tout le temps. Arrête de pleurer putain, tu crois que ça va changer quelque chose?

A partir de ce moment, ton entourage va hurler. Gémir. Te secouer par les épaules. Et tu vas les repousser. Gentiment. Lachement. Ils ne savent pas, eux. Tous les efforts que tu fais. Ils ne savent pas tout ce que tu as à perdre. Que si la personne que tu aimes le plus te traite comme ça, c'est bien que tu dois être remplie de défauts. Que tu dois être affreusement laide, à l'interieur. Puisqu'il est le seul à le voir, et qu'il te connaît par coeur. Le dos vissé contre la rambarde du balcon du sixième étage, sur tous les ponts de la ville, tu te mets à avoir très souvent le vertige.

Pendant que tu vois le profil de ces autres filles défiler devant tes yeux sur son téléphone pendant qu'il sort fumer. Puis quand il va décider de partir du domicile, et qu'il va te demander de l'attendre. Puisqu'il va faire ça pour nous, pour notre mariage, pour notre avenir à tous les deux. Tu deviens silencieuse, et tu te fais toute petite. Tu deviens transparente.

L'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l'ombre de ton chien.

Sauf qu'un putain de chien, on a la décence de le piquer. Toi, on t'attache à un arbre, et tu vas rester là bien sagement. Tu vas arrêter de manger, tu vas passer des jours à attendre que le soleil se lève et se couche. A te demander quelle sera son humeur du jour. De l'amour, ou bien de l'indifference? La boule au ventre, et les mains qui tremblent. Nager des kilomètres et ne pas bouffer pendant des jours. Baisser la tête, et pleurer beaucoup. Je ne vais plus pleurer, je ne vais plus parler, je me cacherai là à te regarder danser et rire.

Tu vas perdre 12 kilos.

 

2014

 

Et le monde entier va te féliciter. Te trouver belle, te congratuler de tous les efforts que tu fais, puisque la société est pourrie jusqu'à la moelle de ces concepts de beauté de merde qui ne veulent rien dire. Et tu auras la tête si basse, que tu ne pourras même pas leur répondre qu'ils ont tort, qu'ils ne faut pas t'applaudir du tout. Qu'ils ont tellement tout faux. Qu'ils sont tellement trop cons qu'ils ne voient pas que tu es en train de mourir, là, devant leurs yeux. Que tu ne peux plus écrire, plus danser, plus rire. Tu arrives à peine à travailler, et le reste du temps, tu couvres tes yeux avec des lunettes de soleil parce que tu pleures trop.

Pendant ce temps là, dans ce concept affreux des relations toxiques, il y a quelque chose qui va très bien marcher sur toi.

La négation de ta souffrance.

Mais non, tu n'as pas mal. Mais non, tu en fais trop. Mais non, tu vois, tu es folle et tu me fais souffrir à moi. Tu te rends compte du mal que tu ME fais avec tes crises?

Mais est ce que tu crois vraiment que ta dépression est séduisante?

Hypothétiquement, je pourrais te tromper avec n'importe qui, tu resterais avec moi pour avoir le statut de victime pour pouvoir te plaindre devant tes amis. Laisse moi respirer, bon dieu.

Tu vas être en train de crever, là.

Je te résume. Tu as la personne de ta vie qui te traite, petit à petit, mot après mot, tellement mal que tu n'as plus aucune idée de ce pourquoi tu es sur terre. Tu vas regarder sans arrêt les arbres plantés près des routes, et tu vas retenir tes mains de tourner le volant dans chaque platane que tu croiseras, tellement fort que tu auras les jointures blanches. Tu vas passer ta vie sur les ponts, et tu te demandes bien combien de temps il faudrait pour te noyer. Le sol de votre appartement va se couvrir des choses que tu vas casser, intentionnellement ou non. Des morceaux de verres sur le lino, et du sang que tu ne prendras même pas la peine de nettoyer. Ton entourage va s'affoler, mais tu ne l'entendras plus. C'est comme si on t'avait balancé à l'eau, pieds et poings liés. Tu perçois un fouillis mais tu ne comprends rien, parce que tu coules vers le fond.

Une seule personne va suffire pour remettre en cause ton existence toute entière. Une seule personne va te faire te questionner sur ton utilité. Une seule va tellement te plonger la tête sous l'eau que tu vas finir totalement.

Asphyxiée.

Au bout d'un moment, il ne va pas te rester beaucoup d'options. La toxicité sera telle qu'il sera impossible pour toi de te relever. La tête baissée sur les chaussures de l'autre, les doigts accrochés dans tes cheveux en priant que ça s'arrête. Et rien de tout ça ne sera suffisant. Je ne sais pas ce qu'est devenu celui qui t'avait offert un jour des pièces pour un café.

Mais je t'assure, amour, il sera très très loin d'ici à ce moment là.

Pour survivre à ça, il faudra faire deux choses :

Relever la tête, et la détourner de l'autre qui prendra toute la place dans ta vie.

Et je te l'annonce, tu auras beaucoup de chance. Car la première impulsion, la première étincelle qui te fera couper toutes les ficelles de cette affreuse chose qu'est devenu ta relation, ce n'est pas à toi que tu la devras.

Un jour, un docteur t'annoncera avec une mine très serieuse :

"La masse que vous avez, j'ai peur que ça soit un cancer".

Et tu vas ouvrir grand la bouche de stupeur. Et tout va se craqueler à l'interieur. Tous les schémas de destruction, tous les mécanismes de soumissions et de douleur. Et d'un coup, un immense sourire va se creuser sur ton visage. Et tu retiendras tout ce que tu peux pour ne pas éclater de rire, pendant que tu te rhabilles.

"Mais je ne peux pas avoir cancer, je suis cocue, je suis sensé avoir de la chance vous savez?"

"Vous allez rester en couple avec cet homme?"

"Oh, là je crois que je suis à 60% contre maintenant."

Et tu te souviendras de ce dialogue, parce que c'est la première fois de ta vie que tu verras ton docteur si sérieux mettre son visage dans ses mains. Et ne plus pouvoir arreter un fou rire si fort qu'il te devorera à toi aussi. C'est la première fois depuis très longtemps que tu feras rire quelqu'un. Comme tu le faisais avant. Avant la tempête et la noyade. L'espace d'un instant, tu vas te souvenir qui tu étais.

Relever la tête.

Et pendant ces longs examens médicaux, le regard vissé sur l'écran dont tu ne vas pas comprendre un seul mot, tu auras une seule pensée en tête "Non non non, s'il vous plait non, non non non". Et cette dame au regard si sérieux finira par t'expliquer, après de longues minutes, que non, ce n'est pas un cancer. Que non mademoiselle, vous n'allez pas mourir.

Comment veux tu baisser la tête à nouveau quand tu l'auras levée si haut pour bien écouter tout ce qu'on aura à te dire. Comment veux tu considerer toujours quelqu'un comme le centre de ta vie quand n'importe quel Dieu de la Mort t'a murmuré que ce n'était pas encore ton heure?

La detourner de l'autre qui prend toute la place dans ta vie.

Ta vie va devenir immensement vide à ce moment. Toute la place prise par ta relation toxique sera tellement étouffante qu'il va falloir la combler rapidement pour ne pas y replonger. Tu vas trouver des activités, des plaisirs, des envies et des petites joies qui vont petit à petit boucher le vide immense qui continuera de t'appeler. Chacun ses bequilles. Tu vas trouver les tiennes.

Les tiennes seront toutes aussi folles les unes que les autres. Tu vas faire des heures de voyages, prendre trois trains et franchir une frontière. Tu vas payer une chambre de palace excessivement chère, et attendre l'arrivée d'un cowboy venu faire le tour de l'Europe tout en priant "Please don't be mean dont be mean DON'T BE UGLY don't be mean". Et tu reprendras le train le lendemain en ricanant, le cou plein de love bites, après avoir passé la nuit à attacher avec ta ceinture de fille les poignets du plus beau texan que tu n'aies jamais vu et l'avoir fait gémir en disant des horreurs en français.

Tu vas te prendre d'affection pour tous les sports violents que tu vas croiser. Le hockey, et tous les autres qui nécessitent des protections. Tu vas aller les regarder pendant des mois sans réfléchir. Et puis, un jour, tu vas vouloir glisser un casque sur ton visage, et des protections sur ton corps. Car la finalité, ce n'est pas que tu voulais voir des garçons en armures se faire mal, c'est que tu voulais désespérément être un garçon en armure qui se fait mal mais qui se relève. Et les autres, qui te feront tomber et qui s'excuseront toujours pour ça, ils ne sauront pas à quel point ils vont t'aider à finir de te relever.

Alors bien sur, au moment où tu te détacheras, l'autre essaiera de revenir. En te disant des mots doux, en te donnant l'affection que tu auras supplié d'avoir pendant des mois. Tu t'aggriperas à tout ce que tu peux pour ne pas courir dans ses bras. Tu tendras l'oreille encore et encore pour écouter ton entourage te dire que tu vaux mieux que ça. Tu accrocheras tes ongles très fort dans le dos de jolies personnes pour t'empecher de faillir.

Tu vas devenir la plus forte personne que tu aies rencontré.

Et, dans la lueur de tous tes efforts, tu redeviendras humaine. Il te faudra tellement pour remonter à la surface. Tellement de luttes, tellement de larmes, tellement de sang versés pour la rémission de péchés pour lequel tu n'es pas vraiment coupable. Tu abandonneras tout. Le matériel. Le spirituel. Tout ce qui faisait de toi la personne que tu étais. Tes habitudes et tes manies, la façon que tu avais de sourire, tes rires et tout ton passé qui te tirait encore vers le fond. Pour arrêter de te noyer, tu devras entièrement te sacrifier. Tu ne trouveras la surface que complètement nue et écorchée.

Il te faudra entièrement changer pour survivre. Tu deviendras moins patiente, et tu ne sauras plus bien comment on fait pour pardonner. Tu t'enfuieras à chaque erreur qu'un autre commettra, et tu seras incapable de laisser une deuxième chance. La confiance aveugle que tu avais dans l'humanité va un peu se ternir, mais crois moi, on arrivera à réparer ça.

Pour cicatriser, il faut un temps fou. Mais tu verras, ça sera pas si important d'être complètement exsangue, du moment que tu tiens toute seule debout.

 

Mon amour, mon coeur, tout ce que tu es maintenant et que je ne suis plus. Tu vas vivre des jours terribles, des moments d'obscurité totale et de lumière introuvable. Tu ne pourras pas compter sur tous les gens autour de toi, car tu seras la seule personne à te brûler.

Mais tu trouveras de la force, je te promets. Cette personne qui t'attache les mains, avec amour ou avec dureté, tu t'en éloigneras.

Quoi qu'il arrive, un jour, tu auras la force de te relever.

Quoi qu'il arrive.

Je t'aime.

Je t'aime.

Je t'aime.

Je t'attends de l'autre côté.

Ton toi même qui a réussi à se sauver.