Le blabla avant le sujet qui fait "Gib mir input! Come on give me some Give me give me some reaction!"

Hum.

Tout d'abord, merci pour vos messages et merci pour vos mails. Merci pour toutes vos histoires et celles de vos proches. Merci de vous soucier de moi, merci pour vos petits mots inquiets et vos grands mails remplis d'amour.

J'avais l'impression d'avoir épuisé tout ce que j'avais à dire, et j'avais besoin de temps. Je suis partie au quatre coins de la France, je suis partie aux quatre coins du monde. J'ai envoyé de l'amour, j'ai envoyé les gens se faire mettre et je me suis fait passer en priorité surtout. J'ai été heureuse sur les toits de buildings à Brooklyn et dans un petit bar de Kiev où personne ne parlait anglais et où me servait des pintes à 0,80 centimes.

Septembre était affreusement long. Et plutôt que céder à cette hypersensibilité qui me fait écrire des articles ici mais aussi beaucoup de conneries non tempérées, j'ai préféré partir courir à chaque fois que la vie me dérangeait et que ça me démangeait trop.

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SALUT SAY LA MODERATION

 

Sujet :

Avoir bientôt trente ans :

Voyager toute seule

 

Quand j'étais petite, j'étais assez chiante. Je ne dormais pas. Mes parents étaient un peu désespérés à force de se réveiller en sursaut parce qu'une petite ombre les fixait au pied de leur lit la nuit #angoisse. Mais bon, comme j'avais l'âge d'être à l'école, c'était un peu tard pour l'avortement. Le problème s'est résolu quand j'ai appris à lire, et qu'à bout d'arguments, on m'a laissé le droit de lire jusqu'à l'heure que je voulais le soir. Je lisais tout le temps, toute la journée, et une partie de la soirée. Je maitrisais un peu mes angoisses nocturnes, j'avais acquis ma première idée de l'indépendance :

Laissez moi gérer mes problèmes, et foutez moi la paix.

Ça n'a pas fait de moi une enfant moins gérable. Juste une gamine qui a beaucoup, beaucoup lu. Puis une adulte qui ne peut pas se déplacer sans un ou deux livres dans son sac. Plus en cas de voyages. Beaucoup plus encore en retour de voyage. Et qui gère toujours ses émotions et son stress en achetant de quoi lire.

 

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SALUT SAY LA MODERATION BIS

(Y'en a beaucoup pour le boulot, ça va laisse moi tranquille je lis plus la collection cascade)

(Chut)

Bref.

J'ai grandi, j'ai eu 28 ans. J'ai voulu avoir mon indépendance, je voulais pouvoir gérer ma vie comme je l'entendais. Ma vie, mes problèmes, mes joies et mes peines, ma tête sur mon bureau pendant des heures à réfléchir à comment résoudre ce qui coince. Mon travail, mon salaire, mes impôts, ma TVA à 5,5% sur les produits alimentaires. S'occuper de ses parents, s'occuper des personnes âgées, s'occuper des plus jeunes aussi. Gérer les élèves, les devoirs, les évaluations normatives somatives formatives. Les larmes de frustration et de désespoir. Essuyer les leurs, et s'étouffer parfois dans les miennes quand j'éteins le moteur de ma voiture et que je dois attendre un peu pour sortir d'avoir fini de sangloter. Sur leurs passés si durs et sur la vie qui ne fait pas de cadeaux.

Dans mon portefeuille, mon permis, ma carte vitale, ma carte d'electeur. Ma carte de donneur d'organes, ma carte de donneur de moelle osseuse (ouais non mais je suis vraiment une bonne personne, tu peux pas test, heureusement que je jure un peu bordel de merde)

Je suis adulte là, non?

Alors quoi?

Comment ça se fait qu'on me parle encore comme si j'étais mineure? Qu'on s'inquiète de ma sécurité, de mon avenir comme si j'étais une adolescente rebelle?

"Tu ne devrais pas partir toute seule, c'est dangereux pour une fille."

En boucle avant que je parte. C'est dangereux le monde, tu sais. C'est rempli de gens qui vont te vouloir du mal, et tu ferais mieux de rester dans la sécurité de ton pays occidental si sur pour les femmes. Tu sais, ce pays où tu te fais emmerder quand tu sors parce qu'on n'apprend pas aux garçons à ne pas faire chier les filles, on préfère apprendre aux filles à avoir peur et à se sentir en permanence coupable du harcèlement qu'elles subissent.

Ne va pas plus loin que la barrière, ne va pas plus loin que le coin de la rue, là où je peux te voir. Le monde est dangereux, le monde fait peur. Tu te feras agresser à la nuit tombée. Le loupe, le loup, le loup. Si tu portes quelque chose de trop court, de trop moulant, de trop masculin, de trop féminin. On t'agressera si tu vas chez un garçon que tu connais. On t'agressera si tu vas chez un garçon que tu ne connais pas. Si tu bois trop, si tu rentres trop tard. Si. Tu. Es. Dehors.

Ai peur. Crève de trouille. Comme ça, tu n'iras jamais plus loin que la barrière du jardin. Bien clôturé, bien fermé. Parfait.

On t'agressera si tu es toute seule, et ça sera de ta faute puisque tu portes le péché originel.

Point.

Je ne vois même pas pourquoi on s'emmerde avec toutes ces recommandations. Tu te feras agresser, puisque l'agression est comme une catastrophe naturelle et que tu ne peux absolument rien contre. Et ça sera de ta faute. Ta faute ta faute ta faute. Pas celle de l'immonde connard qui osera te faire du mal.

Non, la tienne. Pourquoi? Parce que.

Logique.

Ok.

Il y a quelques années, je devais tout juste avoir la vingtaine. Alors que j'avais mis une jolie robe à pois et que je m'étais faite belle pour aller danser la salsa, j'avais croisé mon père dans le hall d'entrée. Il m'avait dit alors :  "Ne t'étonne pas s'il t'arrive quelque chose".

"Ne t'étonne pas s'il t'arrive quelque chose"

On a tous une façon différente de réagir à des moments importants du développement de notre personnalité. Avec cette phrase, j'ai appris que je serais toujours jugée coupable d'une potentielle agression dont je serais la victime. Que là était la fatalité de la vie quand on était une femme, et que le monde ne s'encombrerait pas à changer son point de vue merdique et sexiste. Et qu'on se servirait de cette peur pour m'empêcher d'aller où bon me semble.

Bien.

A vingt ans et quelques, je suis donc allée prendre mon joli couteau papillon et je l'ai mis dans mon sac pour sortir, avec ma jolie robe à pois. Je n'en ai rien fait de ce couteau, évidemment. Mais c'était une façon de dire très bien, j'ai compris le message. Et je sors quand même.

Très bien, le monde ne m'aime pas.

Très bien, dans ce cas, nique toi le monde.

Si donc je suis en permanence une cible puisque tout est de ma faute. Et bien, autant sortir. Autant aller voir le monde. Poussons la logique dans ses retranchements. Puisque le problème, ce n'est pas les autres, c'est moi. Partons. Bougeons notre cul et déplaçons nous, nous et notre péché originel. En sac en bandoulière le péché, avec mon coeur, et que vogue la jeunesse.

Merde.

Jusqu'à quelle coin de barrière on nous autorise à aller avant qu'on nous rappelle qu'on n'a pas le droit d'avancer plus loin? Qui décide? Qui fait les règles de la longueur autorisé de mon périmètre de sécurité?

Jusqu'à quand la peur comme modèle d'éducation? Jusqu'à quand va-t-on empêcher les individus de vivre leurs vies à force de leur refiler nos névroses en héritage?

Et le pire dans tout ça? J'ai fait exactement la même chose à une amie qui partait toute seule en Inde. Tu feras attention hein, tiens prends ma peur que je te donne comme un manteau, c'est cadeau. En lui disant de profiter de son voyage, je lui refilais en même temps toutes les conneries contre lesquelles je luttais. Tiens, voici des chaînes de terreur à tes pieds, je t'en fais cadeau. De rien.

Crève de peur d'être toute seule. Ne vas surtout pas là où tu n'as jamais été. Ne change surtout pas de route, ne change surtout pas les schémas qu'on te fourre dans le crane depuis des générations. Et tant pis si tu es malheureuse ou malheureux. Tant mieux si tu souffres. La souffrance, on connaît. La souffrance, c'est une terre connue, ça ne fait pas peur. Continue sur la même voie. Ne dévie surtout pas. Ne t'arrêtes pas pour réfléchir à ce que tu veux. Et si quelque chose remue trop les désirs que tu enfouies très profond, éloigne toi.

Ne. Sois. Jamais. Seul(e).

Et ça, tu l'appliques sur tes voyages, et aussi sur ta vie. Puisque, comme tu ne seras jamais majeure, on a tous notre mot à dire sur la façon dont tu gères ta vie personnelle. Est ce que ce n'est pas fantastique d'être une éternelle adolescente?

Continue à trembler devant la solitude. La solitude, ça fait peur. C'est pour les loosers de la société, les inadaptés, les moches, les mal baisé(e)s. Tous ces gens à qu'il ne faut pas ressembler. Attention, tu vas bientôt avoir l'âge d'enfanter ton premier né et tu n'as toujours personne. Et tu vas vieillir, et tu vas finir sans descendance. Et c'est le plus important au monde, la descendance. Le reste, on s'en fout.

Tes envies, tes besoins, tes aspirations spirituelles ou artistiques, tes échecs et tes réussites. On s'en fout. Donne nous un petit enfant. Fais comme tes frères et soeurs. Arrête de prendre le temps de réfléchir sur ce que tu veux. Je suis restée avec quelqu'un beaucoup plus longtemps que nécessaire parce que j'avais peur de tout recommencer. Parce qu'on m'avait vissé dans le crane qu'il valait mieux être mal accompagnée que seule.

Foutaises.

Et si tu n'as pas d'enfants, ça veut dire que tu vas mourir toute seule. C'est ça, non? C'est ça la finalité de l'obligation qu'on essaie de te faire bouffer à chaque fois qu'on te parle de procréer. Fais attention, il ne te reste plus beaucoup de temps avant de finir seul(e) et mangé par tes chats. Vite, vite, mets toi en couple, reste y enfermé(e) même si tu ne t'y plais plus. Chut, n'écoute pas ce qui crie à l'interieur, ce n'est pas aussi important que le risque de finir en terrine Sheba pour tes connards de chats.

Alors écoute moi bien la dessus. Je ne crois pas en grand chose mais j'ai une assez bonne théorie sur la mort.

Il y a quelques années, après ma licence, j'ai tout envoyé baladé en mode "bouhouhou je sais pas ce que je veux, je sais pas qui je suis, je sais rien, tout m'angoisse". Du coup, j'ai pris tous les boulots qui passaient en attendant de savoir un peu ce que je voulais des prochaines décennies à venir. Je me suis retrouvée à nettoyer les chambres d'un immense hôpital pendant des mois. Et puis, comme personne ne m'aime, on m'a foutu en gériatrie où je passais mon temps à nettoyer des chambres comme avant mais aussi voir des gens mourir. Tout seul. Souvent. En perdant la tête, et la mémoire. Très souvent.

Ma théorie, c'est que quelque part dans le monde, dans un futur lointain (on espère), il y a une chambre d'hôpital hideuse, avec du lino limé et des rideaux à fleurs usés. Qui t'attend. Toi. Et qui a ton nom sur le dossier accroché au lit. Elle est là, j'en ai nettoyé des centaines comme ça. Toutes les mêmes. Toutes horriblement banales. Et mortelles.

On a posé le décor. Maintenant, il serait peut être intéressant de ne pas gâcher tous les jours qui te séparent des rideaux à mimosas.

Personnellement, après avoir acquis cette certitude, j'ai nettoyé la dernière chambre, j'ai tout balancé, et je me suis foutu dans un avion pour la Thailande. Histoire d'aller demander à tous les temples que je croisais s'ils ne pouvaient pas m'aider à savoir ce que je voulais. Bouddha m'a dit d'aller me faire mettre, et j'ai commencé mon chemin pour essayer de mieux me connaître.

Et c'est là le conseil que je veux donner. Après être partie vadrouiller un petit peu cet été, et me retrouver toute seule dans des avions, des bus, des métros et des rues loin d'ici :

Barre toi, si tu peux. Tire toi, enfuis toi, va voir du pays. Toute seule. Accorde toi un voyage entièrement toute seule. Le monde t'attend, et il n'est pas aussi menaçant qu'on te le rabâche. Que ça soit à dix kilomètres ou sur un autre continent. N'écoute pas les peurs des autres, même si elles sont très nombreuses autour de toi. Va te poser quelque part et prends le temps de réfléchir. A ce que tu veux, à ce que tu ne veux plus.

Lâche ce qui est toxique, abandonne ce qui te fait du mal. Sur le pont de Williamsburg en août, il y avait une petite française qui pleurait sur tout ce qu'elle avait achevé. Toutes les marches qu'elle avait réussi à monter, et tout ce poids dont elle s'était débarrassée. Ça allait mieux après, en retournant sur la terre ferme. J'étais plus légère et mes fantômes s'étaient noyés.

Accroche toi au reste. Accroche toi à ce(ux) qui compte(nt). N'abandonne pas quand c'est dur, n'abandonne pas quand il faut encore lutter. Tu as toute la force en toi. J'ai passé des années à me perdre,  à ne pas savoir qui j'étais. J'ai traversé des pays sans jamais me trouver, mais en me découvrant un peu plus à chaque pas que je faisais. Ne laisse pas les peurs des autres te gagner, ne laisse pas les tiennes te bouffer. C'est épuisant de se chercher, c'est éreintant de vouloir changer face à ceux qui veulent te remettre sur ce putain de droit chemin que tout le monde est censé emprunter.

Explose les barrières que les autres clôturent à ta place. Détruis l'enclos qu'on veut te construire parce dehors, il y a peut être le loup. Fais sauter tous ces schémas qu'on se refile comme s'ils étaient porteurs de vérité, comme si on était forcement mieux tous ensemble à se serrer fort en tremblant. Mets le feu à la cage que tu te façonne, année après année. Il n'y aura plus rien à sauver si c'est toi qui t'emprisonne.

Avance.

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